Vendredi, 23 Juillet 2010 09:17    PDF Imprimer Envoyer
«Ils gouvernent pour les riches»
Actualités nationales

Pour le patron des députés PS Jean-Marc Ayrault, la République est malade parce qu'un système ploutocrate s'est enraciné sous Sarkozy. Une interview parue dans le Nouvel Observateur du 23 juillet 2010.

Le Nouvel Observateur. - Le volet politique de l'affaire Bettencourt est-il terminé?

Jean-Marc Ayrault. - Je ne le pense pas. Le président de la République a cru y mettre un point final avec son intervention télévisée. Il s'est trompé. Depuis plusieurs semaines, les Français ont le sentiment que leur pays est tombé entre les mains d'une oligarchie au sein de laquelle se croisent des politiques et des grandes fortunes, d'hippodromes en galeries d'art, de grands hôtels en chasses privées. Ils découvrent que l'orgueil et le narcissisme ont rendu leur président sourd. Ils l'ont vu à la télévision assumer jusqu'au bout sa politique injuste et inefficace, et même s'enflammer pour défendre son bouclier fiscal! Appelons les choses par leur nom : depuis l'élection de Nicolas Sarkozy, un système ploutocrate s'est enraciné. Les riches y gou¬vernent pour les riches. La haute société s'est dispensée de l'effort commun. Notre République est malade de cette perte de décence et d'exemplarité. Si cure d'austérité il doit y avoir, c'est d'abord en haut de l'échelle sociale qu'elle doit s'appliquer.

N. 0. - Plus qu'un scandale, c'est donc un système qui a été mis au jour selon vous...

J.-M. Ayrault. - Exactement. L'affaire Woerth-Bettencourt, c'est un système de connivences et de conflits d'intérêts permanents. Le pouvoir nous dit : circulez, il n'y a rien à voir. Mais j'observe que Florence Woerth a fini par démissionner de Clymène, la structure qui gérait la fortune de Liliane Bettencourt. Qu'Eric Woerth a annoncé ensuite qu'il abandonnait sa fonction de trésorier de l'UMP. Et que le président de la République a enfin parlé de mettre en place une commission pour examiner les risques de conflits d'intérêts. Tout cela montre bien qu'il y avait un problème, non ?

N. 0. - Accepteriez-vous de siéger dans cette commission?


J.-M. Ayrault. - Oui, mais à condition qu'elle s'inscrive dans un cadre parlementaire et qu'on y examine toutes les formes de conflits d'intérêts. Certaines professions me parais-sent ainsi incompatibles avec l'exercice d'un mandat de député ou de Sénateur. Je com-prends que les parlementaires chirurgiens, continuent d'opérer pour ne pas perdre la ' main. Mais quand ils sont avocats d'affaires et : qu'ils tirent la majeure partie de leurs revenus de leur carnet d'adresses, comme Jean- François Copé, cela pose un problème. Est-ce son seul talent qui intéresse ses clients ou plu-tôt son influence de président du groupe ma-joritaire à l'Assemblée ?

N. 0.-L'affaire a révélé l'existence d'une myriade de petits partis politiques entièrement dédiés à une personnalité et uniquement destinés à recevoir des dons. Faut-il les interdire ?

J.-M. Ayrault. - La loi sur le financement des partis politiques et des campagnes électorales est une bonne loi. Mais son application permet un certain nombre de dérives, on le voit bien avec ces « partis de poche ». Voilà qu'on découvre maintenant que Laurent Wauquiez a profité d'un déplacement minis
tériel à Londres pour faire la manche pour sa petite association... C'est scandaleux ! Il faut interdire ces partis au plus vite.

N. 0. - Eric Woerth a reproché au PS de mener une campagne «immonde», «ignoble » ; Fillon a évoqué l'honneur d'un homme jeté «aux chiens». Avez-vous le sentiment d'être allé trop loin ?


J.-M. Ayrault. - Ces reproches sont grotesques ! Nous avons posé au pouvoir des questions simples et claires, sans jamais attenter à la présomption d'innocence ni attaquer les personnes. Vous pouvez vérifier : elles figurent toutes dans le compte rendu des débats de l'Assemblée. Cela n'a pas empêché l'UMP de surjouer l'indignation pour éviter de nous répondre. En décembre dernier déjà, lorsque nous avons dénoncé le cumul des fonctions de trésorier de l'UMP et de ministre du Budget, Eric Woerth lui-même avait qualifié notre question de «stupide». Sachez que lorsque Fillon en a fait des tonnes sur l'honneur de son ministre jeté aux chiens, il répondait à une question qui n'avait rien à voir sur la situation fiscale de Liliane Bettencourt! Quant à François Baroin, il nous a carrément accusés de faire «le jeu de ¡'extrême-droite »parce que nous «osions» l'interroger sur l'affaire Wildenstein, qui met en cause un autre grand ami du président, cofondateur de l'UMP et membre du fameux Premier Cercle des donateurs, dont la fortune familiale est en grande partie dissimulée dans des paradis fiscaux !

N. 0. - La justice, sous la houlette du procureur de Nanterre, peut-elle faire toute la lumière sur l'affaire Woerth-Bettencourt?

J.-M. Ayrault. - Un procureur ne peut mener qu'une enquête préliminaire avec des moyens d'investigation limités. Cela n'est pas adapté à la complexité de cette affaire. Par ailleurs, un procureur rend compte à sa hiérarchie, ce qui pose un vrai problème. On voit bien, derrière, les manœuvres dilatoires et les manipulations qui peuvent se profiler. Le secrétaire général de l'Elysée n'a-t-il pas fait récemment circuler dans la presse des extraits de procès- verbaux qu'il avait obtenus du parquet ? Il est donc urgent de confier l'enquête à un juge d'instruction indépendant. C'est le seul moyen d'éviter la suspicion et de faire surgir la vérité.

Propos recueillis par MATTHIEU CROISSANDEAU

 

 
Mardi, 20 Juillet 2010 10:04    PDF Imprimer Envoyer
On nous prépare le plan le plus brutal d'Europe
Actualités nationales

Interview parue dans Aujourd'hui en France du 20/07/10

François Fillon a-t-il eu raison de reconnaître que le budget de la France était soumis à la rigueur ?

D'abord, j'observe que le Premier ministre dément à quelques jours d'intervalle le président de la République, qui préfère rester dans le déni. On peut au moins reconnaître cela à François Fillon : il a l'honnêteté d'accepter la réalité, pour admettre qu'on est entré dans une nouvelle phase. Je la qualifierais d'ailleurs pour ma part de période d'austérité, et non pas de rigueur. Le budget 2011 et les suivants vont être d'une brutalité incroyable en termes de réduction des budgets des services publics, des collectivités locales ou du gel des salaires des fonctionnaires. Ce qu'on nous prépare, c'est le plan le plus brutal de l'Union européenne, Grèce, Espagne et Portugal mis à part.

Le gouvernement prétend diminuer la dépense publique tout en préservant la relance?

Ce n'est pas compatible, car les objectifs sont considérables. Cent milliards d'euros sur trois ans, cela veut dire que les budgets d'intervention (aides sociales, aides à l'emploi...) vont massivement diminuer. Ce sont donc les classes moyennes et populaires qui vont faire les frais de ce plan d'austérité, avec un impact très fort sur la consommation et sur l'investissement. On rentre dans une nouvelle période, qui sera très dure sur le plan social et très dangereuse surle plan économique.

Si vous étiez au pouvoir, que feriez-vous ?

Nous ferions une politique équilibrée, en maîtrisant la dépense publique, mais en agissant aussi sur les recettes. Il existe des marges de manœuvre : toutes les mesures fiscales qui ont été prises ces dernières années et qui privilégient les hauts revenus sont une perte de recettes considérable pour le budget de l'Etat, et creusent fortement le déficit. Il serait donc très injuste, et irresponsable économiquement, de ne jouer que sur la diminution des dépenses. 

propos recueillis par Nathalie Segaunes